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La Bête Humaine 1890

Pendant le confinement, je mis Zola…ce qui parait logique.

Tout amateur de chemin de fer a entendu parler de « la bête humaine » mais combien l’ont lu ou même regardé le film ?

Alors séance de rattrapage et interro à la fin …

Le Roman

Commençons par dire que Zola écrit son roman en 1890 mais l’intrigue se situe en 1869-1870 sur fond de contestation de l’Empire (ce qui est normal sous la III° république qui justifie encore sa légitimité en noircissant le souvenir de l’Empire). Les personnages s’entrecroisent, ils se connaissent tous plus ou moins. Le milieu social est la petite bourgeoisie provinciale d’empire avec des rivalités de classes assez marquées et des mesquineries. La justice de l’époque n’est pas non plus à la fête.

La Bête humaine est un roman sur la période de supposée décadence de la fin du second Empire, aboutissement voulu du cycle des Rougon-Macquart. Le héros, le mécanicien  Jacques Lantier est le fils de Gervaise Macquart et d'Auguste Lantier (L'Assommoir). Il a 26 ans dans le livre ce qui est jeune pour un mécanicien de ligne. Il souffre de troubles psychiques (on ne dit pas encore comme ça à l’époque). « La bête Humaine » c’est Lantier ; humaine par la forme d’amour qu’il donne à sa loco et à ses femmes mais bête par ses pulsions meurtrières contre les femmes. Chez lui, le désir physique s'accompagne du besoin de tuer.

Son nom fait réfléchir : Lantier (= l’Entier), entier dans ses amours pour sa loco et pour Séverine Roubaud, entier dans sa relation avec son partenaire Pecqueux le chauffeur, et entier face à son incapacité à se contrôler. Son chauffeur est donc Pecqueux (le pêcheur en Picard)... Pêcheur = celui qui pêche, il y aussi un sens religieux: ivrogne, brutal, infidèle et polygame...un garçon très bien en somme. Quant à Roubaud (gloire-audacieux étymologiquement), son caractère est tout le contraire par rapport au sens de son nom.

L’image de la femme dans ce livre est terrible. Soumise, battue, violée…rien ne lui est épargné. Le pire c’est que cela semble normal. Un pas de travers de la dame, on cogne !! Et dire que Zola est conseillé au collège (Au bonheur des dames en classe de 4°). Coup de bol qu’il ait défendu Dreyfus (J’accuse dans l’Aurore 1898).

Et le chemin de fer là-dedans ? Il n’a rien à voir avec l’intrigue mais constitue la toile de fonds ; le décor et les réflexions sociales. Au passage, Zola est très bien renseigné, les descriptions et les termes sont rigoureusement exacts. Les lieux sont ainsi très bien décrits car il a pris le temps de visiter les moindres endroits où il fait évoluer ses personnages. Une image de l’Illustration du 8 mars 1890 nous le montre sur le tablier d’une machine pour s’imprégner de l’ambiance (image, son). Il en avait demandé l’autorisation à la compagnie de l’Ouest.

L'histoire se déroule le long de la ligne Paris St Lazare / Le Havre (Le havre…souvent associé en français à « Paix » ce qui est tout le contraire dans l’histoire); cette ligne de la compagnie de l'Ouest est le théâtre des actions des personnages comme un univers semi-clos animé d’une société corporatiste : les cheminots. Ainsi, un personnage comme Pecqueux, le chauffeur de Lantier, vit sur la ligne et a deux femmes, l’une à chaque extrémité : l’une étant l’antithèse de l’autre sur les plans physique et moral.

Un internaute, Carlos Moreno, s’est amusé à pointer les lieux de l’action... petit diaporama. Très joli travail.

https://fr.slideshare.net/enzoroma1/expos-les-lieux-de-la-bete-humaine

On a coutume de dire que cette histoire comporte deux héros : d'une part, le mécanicien Jacques Lantier et, de l'autre, sa locomotive, la Lison, que Lantier aime plus qu'une femme – ce qui a mon sens est en partie faux ; il n’y a que 3 chapitres sur 12 (5 et 7 et 10, épisodiquement dans le 9) qui donnent vraiment la part belle à la loco, pour le reste : Séverine est assurément le second personnage. Il manque dans le livre une référence au type de locomotive…si les descriptions de détails sont très précises, Zola n’a pas donné beaucoup d’autres indications. Les seules valables sont que la Lison est une machine de ligne à 2 essieux couplés. Pourquoi rien de plus ? Je pense que simplement, c’était inutile car les lecteurs pouvaient voir ces locos facilement et que cela n’apportait rien sinon une pesanteur technique à l’histoire. Donc petites recherches, la Lison pourrait être une 120 de la compagnie de l’ouest modèle 1863 comme celle-ci.

Les écrits de Zola sont très descriptifs (donc nécessitent une bonne connaissance du milieu) et il est riche en allégories, comparaisons…il y a deux raisons, la première est l’air du temps, c’est le style de l’époque mais il y a aussi une raison moins prosaïque ; les auteurs ne faisaient pas de romans mais écrivaient des feuilles destinées à être publiées dans un périodique (un journal en général), ils étaient payés à la feuille d’où le qualificatif de feuilletons. Plus on écrit, plus longtemps on touche son cachet ; d’où l’inflation descriptive. Les feuilles sont en fin réunies et publiées en roman.

L’Histoire : L’intrigue est une histoire d’amour vénéneuse accolée à une affaire policière.

Résumé des 12 chapitres

Chap. 1

Roubaud, sous-chef de gare exemplaire au Havre est monté à Paris pour une affaire de service. Sa femme Séverine lui apprend que Grandmorin, son parrain protecteur, l'a violée à 16 ans. Roubaud frappe violemment Séverine puis décide de tuer ensembles Grandmorin dans le train de retour au Havre.

Un Premier chapitre qui commence par de la violence conjugale sur fond d’un viol pédophile…ça commence très fort, bravo !

Chap. 2

Jacques Lantier, mécanicien sur la ligne Paris-Le Havre, visite sa marraine Phasie qui vit comme garde-barrière du lieu-dit La Croix-de-Maufras, Elle soupçonne son mari Misard de tenter de l’empoisonner pour s’emparer d’un magot de 1 000 francs (+/- 3000 €).

Sa fille, Flore, est amoureuse de Lantier. Au moment de la posséder, Jacques est en proie à une pulsion meurtrière. Il s'enfuit et il est témoin du meurtre de Grandmorin dont le cadavre est retrouvé sur la voie. Jacques décide de ne pas parler.

Un meurtre et une tentative…une saine lecture décidément

Chap. 3

Le lendemain Roubaud prend son service mais devient nerveux. Une dépêche annonce l’assassinat. Il doit même contrôler le wagon (lieu du crime) où se trouve une mare de sang.

Les coupables, Roubaud, ayant voyagé dans le train où le crime a eu lieu, deviennent témoins auprès du commissaire. À ce moment, Lantier arrive et est touché par la beauté de Séverine.

Mais des jalousies et médisances commencent à apparaitre de la part de commères autour des Roubaud.

Une gentille mise en place où les coupables se retrouvent témoins de leur propre crime. Jouant fin pour éviter de se trahir.

Chap. 4

Le juge d'instruction Denizet, fait arrêter le carrier Cabuche qui correspond à une description possible de l’assassin et dont l’amie Louisette – 2° fille des Misard – a  été violentée à mort par Grandmorin.

Denizet garde pourtant un soupçon sur les Roubaud, en raison d’une maison léguée à Séverine par testament de Grandmorin (à La Croix-de-Maufras). Les Roubaud et Lantier sont convoqués ensemble. Durant l’interrogatoire, Lantier a la certitude que Roubaud est l’assassin, mais il ne dit rien en voyant Séverine. Roubaud a le pressentiment que Lantier a tout compris mais ils semblent s’entendre tacitement pour ne rien dire. Il demande finalement à Lantier d’accompagner sa femme à Paris.

Faire accuser un innocent pour préparer un adultère…un second viol pédophile…c’est vraiment bien Zola !

Chap. 5

Séverine est chargée par son mari de « resserrer les liens avec Lantier » pour acheter son silence. A Paris, elle se rend chez le ministre Camy-Lamotte sous prétexte de protection mais y aperçoit le juge. Confondue par le ministre, Séverine obtient pourtant sa protection car un procès mettrait au jour les vices de Grandmorin ce qui serait néfaste à la politique en période électorale. On décide d’étouffer l’affaire et de relaxer Cabuche.

Dans l’euphorie, des liens commencent à se nouer entre Séverine et Lantier. Ils rentrent.

Le soir, Jacques conduit sa locomotive, la Lison, c’est l’apologie de la machine.

On s’aperçoit ici que le meurtre à des enjeux supérieurs qui font passer la justice au second plan...et une pierre dans le jardin de l’Empire !

 La morale du couple n’est pas non plus un modèle du genre.

Chap. 6

Après un mois, l’affaire est oubliée. La vie à la gare retrouve son cours habituel. Roubaud invite Jacques à manger 3 fois par semaine et s’éloigne de sa femme.

Roubaud, de plus en plus fermé, est saisi par la passion du jeu et s’endette. Il pense à utiliser l’argent et la montre volée sur le corps de Grandmorin ; souvenirs qui troublaient la vie du couple. Ce détail achève la séparation morale des Roubaud.

Pendant ce temps, Séverine et Lantier se rapprochent de plus en plus et un soir, elle se donne à lui. Leur liaison se développe intensément de juillet à décembre 1869. Lantier semble guérit de ses pulsions meurtrières sur les femmes.

La déchéance du mari coupable qui sombre psychiquement et introduit presque l’amant dans le lit de sa femme... c’est d’une tristesse... mais qui expliquera la suite.

Chap. 7

Jacques doit conduire la Lison sous une neige extraordinaire. Le train se trouve bloqué deux fois. La Lison s’arrêta définitivement à la Croix-de-Maufras. Les voyageurs (dont Séverine également passagère) sont accueillis par Misard et Flore. Tante Phasie est au plus mal et explique à Lantier comment son mari l’empoissonne progressivement avec du sel. Flore, ivre de jalousie, surprend un baiser entre Séverine et Jacques.

Le train repart après avoir été dégagé de la neige mais la loco est abimée.

Ce chapitre fait l’apologie du trio équipe de conduite- loco, une fusion dans les moments difficiles. L’image anthropomorphique de la loco est forte. Il ne se passe presque rien entre les protagonistes.

Chap. 8

Pecqueux propose alors à Séverine de loger chez lui dans l’appartement où l’histoire a commencé. Lantier la rejoint pour leur première entière nuit d’amour. Mais Séverine éprouve le besoin de lui avouer le meurtre dans les moindres détails. Lantier troublé ne peut dormir et ses pulsions meurtrières se réveillent. Il se lève et suit des femmes pour en tuer une (on ne sait s’il y arrive). Il revient amnésique de sa sortie. L’idée de se débarrasser de Roubaud vient à l’esprit de Séverine en réponse à la haine qu’elle lui porte depuis le meurtre et à sa découverte de son amour pour Lantier.

L’isolement rêvé des amants est troublé par l’aveu (comme quoi). Le trouble change de camp, Séverine troublée s’apaise, délivrée, alors que Lantier apaisé par sa maitresse retrouve ses pulsions meurtrières.

Chap. 9

Jacques et Séverine, inquiets, se doutent que Roubaud a compris leur liaison. Mais celui-ci tombe de plus en plus dans la déchéance et vole l’argent caché du meurtre pour payer ses dettes de jeu. Un soir, il surprend Lantier et Séverine en flagrant délit d’adultère mais reste indifférent.

Lantier se perd entre ses pulsions destructrices et son amour. Il tente de se noyer dans le travail mais trouve que la Lison n’est plus aussi efficace depuis l’incident dans la neige où un cylindre a été abimé ; elle a perdu son âme.

Séverine, tourmentée par la pertinence de ses aveux, tourne alors ses colères contre sa voisine, Mme Lebleu, qui a usurpé le logement de fonction dévolu aux Roubaud, elle bénéficierait ainsi d’un appartement plus commode pour ses rdv avec Lantier. Elle trouve une alliée auprès de Philomène (la maitresse de Pecqueux) qui se prend d’amitié pour ce couple dont la tendresse raisonne à son propre manque d’amour véritable.

Lantier s’éloigne un peu de Séverine qui le pousse à tuer Roubaud. Résolu, il tente une première fois mais recule au dernier moment. Touché par la détresse de Séverine, Lantier accepte une nouvelle tentative.

Lantier se fait happer par Séverine qui en veut de plus en plus…elle souhaite se débarrasser de son mari, vivre avec Lantier, partir en Amérique. Elle devient comme un vampire ce qui effraie aussi Lantier qui est de plus en plus troublé par ses pulsions. Il a peur de l’absolu incarné par Séverine. Une perte d’identité contrée par son moi-profond de tueur. Histoire classique de la peur de l’engagement …enfin là, c’est sur fond de meurtres commis et à commettre.

Chap. 10

Le soir de la mort de Phasie, Misard cherche en vain l’argent. Flore, folle de jalousie, décide de tuer Lantier et Séverine. L’occasion se présente par la charrette de Cabuche chargée de blocs de pierre. Flore s’arrange pour la bloquer sur la voie. Le train la percute violemment. Le drame est terrible, de nombreux morts et blessés mais Jacques et Séverine s’en sortent. Dans l’accident, la Lison agonise et meurt.

Flore comprenant son échec se résout au suicide en se jetant sous un train.

Décidément, les personnages sont assez entiers…une jalousie, un gêneur…on assassine. Il faisait bon vivre en 1870

Chap. 11

Séverine installe Jacques à la Croix-de-Maufras pour le soigner. Cabuche lui raconte l’accident ce qui le perturbe beaucoup.

Séverine arrive à la conclusion que leur histoire est dans une impasse. Ils s’aiment mais cela n’ira pas plus loin. Pendant une nuit d’amour, ils reprennent l’idée du meurtre de Roubaud. Séverine échafaude un plan dans les moindres détails qu’elle impose à Lantier. Celui-ci l’exécute mais au dernier moment, la fièvre meurtrière le reprend et il égorge Séverine. En s’enfuyant, il est aperçu par Cabuche qui monte pour sauver Séverine mais ce dernier est découvert par Misard et Roubaud (attiré là par Séverine pour le tuer)

Attention Mesdames, a trop en vouloir, on finit par tout perdre. Ici ça va loin quand même…

Chap. 12

Trois mois après les faits, Jacques conduit une nouvelle locomotive avec son chauffeur mais Lantier a une petite aventure avec Philomène, la maitresse de Pecqueux, qui devient très jaloux.

Le procès de Cabuche et de Roubaud s’ouvre (Jacques en est un des témoins). Malgré les aveux de Roubaud sur le premier meurtre, le juge Denizet est convaincu de la culpabilité de Cabuche et de leur complicité. Même la vérité dite par chacun ne peut convaincre le tribunal. Camy-Lamotte, qui aurait pu infléchir l’instruction, détruit la seule preuve de la culpabilité de Séverine et de Roubaud (il brûle la lettre-appât du crime de Grandmorin). Les deux accusés sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité et la mémoire de Grandmorin sauvée.

Enjôlé par Philomène, Lantier comprend que son mal meurtrier revient et que l’assassinat de la femme qu’il aimait ne l’a pas guérit

Quelques jours plus tard, une violente dispute éclate entre Lantier et Pecqueux lors d’un convoi militaire. La guerre est déclarée ; sur le tablier de la loco aussi puisque la bagarre entraine la chute des deux anciens amis qui sont coupés par les roues du train, décapités. Ce train fou chargé de soldats ivres sans conducteur annonce une nouvelle catastrophe.

Voilà donc la fin de cette joyeuse histoire, Lantier n’est toujours pas inquiété par la justice et le mari et le pauvre Cabuche sont condamnés. Mais Lantier sans scrupule couche avec la maitresse de son chauffeur.

L’ensemble conduit à la mort de Lantier (symboliquement décapité par sa loco comme guillotiné): mort de sa maitresse par sa main, mort de sa loco, mort de son amitié avec Pecqueux…un fiasco total sur fond de mort du second Empire en ce début de guerre.

Zola nous amène à réfléchir à une déchéance humaine, politique, sociale totales.

 

La Bête humaine est un roman qui a choqué les contemporains de Zola (on se demande bien pourquoi ?)…faut dire que toute l’histoire n’est guère morale. Depuis, elle est devenue une référence mythique.

Alors pourquoi cette sordide histoire -qui aurait fait rater l’académie française à Zola - où l’on dénombre de multiples violences conjugales, deux viols, plusieurs meurtres et deux suicides connus du lecteur sans compter deux catastrophes ferroviaires inspirées de faits réels; pourquoi est-elle une référence ferroviaire ?

Pour deux raisons : la première est que c’est la première fois que le monde des cheminots est ainsi mis à l’honneur avec une vraie recherche de véracité. Une forme de reconnaissance sociale de la corporation par un écrivain de renom. Pourtant, chacun des personnages principaux, chaque cheminot, est un être assez peu recommandable: Lantier tueur en série, Roubaud meurtrier et joueur, Pecqueux ivrogne, Misard empoisonneur, Flore terroriste...ce n'est pas très reluisant

L’univers pourtant contraste avec les personnages. Zola a choisi le chemin de fer parce que (je suppose), ce monde est vu à l’époque comme le fer de lance du progrès humain. On est en plein positivisme comtien. Le train c’est le progrès de l’humanité et pourtant Lantier (icône ferroviaire) est aussi rejeté dans la bestialité de ses pulsions meurtrières.

La seconde raison est que le film de Renoir (1938), avec sa scène de début, met l’accent sur Lantier comme mécanicien-héros et le trio fusionnel mécanicien-chauffeur-locomotive...le mythe du roulant soigneux et à l'heure, fierté de la corporation.

Le film

la Bo de 1938 pour comparer.

Dans l'adaptation cinématographique de Renoir, l'intrigue est fortement épurée. Les lieux, les personnages sont arrangés mais on retrouve tous les éléments de compréhension du roman. L'action se déroule en 1938 (non en 1869-70), les histoires d’amour sont éternelles et Renoir économise des dépenses de décor. Parmi les grosses différences, la scène du bal n'existe pas dans le roman.

(Jaquette du film remasterisée 2013)

Il y a en outre de nombreux éléments du roman qui ont été éliminés dans le film : Par exemple : La jalousie de Flore disparait donc aussi l'accident de train où meurt La Lison (grosse économie de mise en scène). La fin du film est différente également de celle du livre : dans le film, Lantier, à bord de sa machine, avoue son crime à Pecqueux et se suicide en se jetant du train en marche. Pecqueux arrête le train et ne peut que constater le décès de Lantier en contrebas de la voie. Alors que dans le livre Pecqueux et Jacques se battent sur la plateforme du train en marche et finissent tous les deux par mourir déchiquetés sous les roues du train.

Ecoutons directement Jean Renoir. Il insiste sur le réalisme, et il faut bien avouer que les scènes ferroviaires sont très convaincantes; réalisme renforcé par une forte présence sonore des trains.

On pourra se référer à l’excellente approche du film (avec des extraits et photos) ici

 https://moncinemaamoi.blog/2018/09/09/la-bete-humaine-julien-duvivier-1938/

Les acteurs ont été soigneusement choisis par Renoir, ainsi : Jean Gabin joue Lantier, Julien Carettte est Pecqueux, Fernand Ledoux est Roubaud (sans prénom chez Zola), et la jolie Simone Simon est Séverine (qui n’était pas pressentie pour le rôle mais est parfaite), Renoir lui-même joue Cabuche.

(Jean Gabin, Simone Simon et Fernand Ledoux)  crédit: https://moncinemaamoi.blog/

Parlons jeu et mise en scène...je ne suis pas critique de cinéma mais je vais exposer mon avis. L'ensemble est un peu suranné, le jeu des acteurs est marqué encore par les références au cinéma muet. A savoir que certaines attitudes font retenues voire artificielles...prenons par exemple les multiples étreintes...comme sur l'image de l'affiche, les deux amants se retrouvent joue contre joue regardant dans la même direction et mis en lumière par un spot (survivance des cadrages du muet); on ne ferait plus ça: les deux seraient face à face avec un mouvement circulaire de caméra pour évoquer le tourbillon de l'amour.

Affinons par acteur: Gabin joue très bien les scènes du métier mais les scènes d'émotion ne sont pas convaincantes; tant dans l'amour que dans la colère cela fait surjoué et retenu y compris dans le ton. Cependant, les scènes où il part dans ses pensées, torturé par les pulsions meurtrières, sont très bien. Simone Simon (choisie pour son côté femme enfant, fragile...comme l'exprime Renoir lui-même) est très bien dans les scènes de regards, candeur et conviction. Pour le reste, nous dirons que c'est le style de l'époque. J'ai été emballé par le jeu de Carette (Pecqueux) et de Ledoux (Roubaud); ils sont tous deux excellents; surtout Ledoux dont les jeux de regards sont parfaits (désespoir du tueur, desespoir du dépressif) ses intonations de voix sont justes aussi. Enfin, Renoir (Cabuche) n'est pas tout à fait dans le ton devant le juge.

Les dialogues, même un peu arrangés, sont fidèles au texte de Zola et on retrouve des phrases entières du roman dans le film et des références courtes à des situations.

C'est un bon film, fidèle à l'esprit du roman, même s'il fait un peu ancien. Cela fait partie du charme de l'oeuvre, on baigne dans une époque où les relations entre les personnes avaient des codes différents de ceux d'aujourd'hui.

Il est amusant de constater que le mythe de la « bête humaine » s’est naturellement amplifié avec le chef d’œuvre de Renoir sorti le 23 décembre 1938. Le film de 100 minutes remasterisé en 2013 débute par une impressionnante séquence de la conduite d'une Pacific. Les 3-231 G 592 et 3-231 F 632 ont été utilisées pour le film. Les scènes ont une forte évocation pour les cheminots et c'est sans doute pour ça qu'il est une référence. Il est certain que notre regard de ferrovipathe se focalise sur les scènes du métier mais ce n'est que le cadre de l'histoire...notre regard est donc tronqué car l'histoire passe au second plan alors qu'elle met réellement l'accent sur la torture des sentiments des 3 principaux personnages.

Le film a été l'occasion pour la jeune SNCF d'accorder de gros moyens à l'équipe de tournage, apprenant même à conduire un train à Jean Gabin (c’est lui et Carrette (Pecqueux) qui conduisent réellement pendant les scènes mais parfois doublé par Louis Laffaiteur, un titulaire).

crédit: https://moncinemaamoi.blog/

Il faut comprendre que Jean Gabin est une immense vedette en 1938, Gabin c’est La belle équipe (1936), La grande illusion (1937), Gueule d’amour (1937), Quai des brumes (1938). Le charisme de Gabin est pour beaucoup dans le succès de film.

crédit: https://moncinemaamoi.blog/

Le film aide ainsi à la création d’une forme d’identité d’entreprise après la fusion des anciennes compagnies ; la SNCF a seulement 1 an et presque toutes les inscriptions sont encore celles des anciennes compagnies. Les locomotives ne portent pas encore les nouvelles immatriculations et les voitures de voyageurs affichent encore le mot « ETAT » sur leurs caisses. Cependant, dans l'un des plans, on peut déjà voir une voiture immatriculée SNCF et un chariot à bagage avec le logo SNCF.

Bien que sorti en 1938, l'action semble se passer réellement en 1939. En effet, l'affiche du bal (non présent dans le livre) et portant d'ailleurs la mention "Etat" a pour date le 30 décembre; or la date correspond au calendrier 1939 (en 1938 le samedi ne tombait pas le 30/12 et la date est fatalement postérieure à la création de la SNCF).

De manière plus anecdotique, un beau film poético-propagandien (à musique insupportable) de la SNCF de 1968 intitulé 231D735, nous propose de suivre une équipe sur une 231 et comme par hasard, le mécano est Jacques et la Loco « Lison » car le texte est celui de Zola extrait du chapitre 5. Je vous le laisse et savourez le commentaire sur la loco (à  5’’13)

 « Il en avait menées d’autres, des dociles et des rétives, des courageuses et des fainéantes. Il n’ignorait pas que chacune avait son caractère, que beaucoup ne valaient pas grand-chose comme on dit des femmes de chair et d’os. De sorte que si il l’aimait celle-là, c’est en vérité qu’elle avait des qualités rares de brave femme. Elle était douce, obéissante, facile au démarrage (sic) …»

Si vous avez le temps, je vous invite à lire le roman…et pour les moins courageux, à regarder le film, un peu ancien certes mais superbement fait avec de très beaux plans en N&B.

J’espère que cette parenthèse culturelle vous a plu